De l'inconvénient de n'avoir que l'âme d'une danseuse...
Inspiration:
" un jongleur qui ne fait jamais tomber ses quilles est un mauvais jongleur....
- hein? pourquoi?
- parce que c'est un jongleur qui ne prend pas de risques..."
en arriver au point où boire une gorgée d'eau devient l'apogée du plaisir...
Quête insoluble: comment être un clown à chaque instant, sans pour autant être pris pour un clown...
J'ai l'autre jour gardé Django. "Non, ne lèche pas les sièges du métro". Voilà comment ça a commencé.

Mon ami, du haut de ses trois ans, m'a prouvé que, parmi toutes les qualités qu'il développe à une vitesse fulgurante - il en est une : sa créativité - qu'il me serait possible de regretter.

Avant-hier donc, contrairement aux autres fois où il était vraiment trop petit pour que je le quitte d'une semelle, j'ai considéré (le fait qu'il parle très distinctement ayant contribué à ma décision) qu'il commençait à être digne d'une sorte de confiance, et que si nous établissions un dialogue, une discussion sur toute chose, je pouvais m'éloigner de l'attitude "adulte qui ressemble à un caporal insupportable te donnant plein d'ordres" et que nous pouvions passer à l'étape "tu peux exprimer tes envies et tes besoins et les soumettre à la discussion".

"Toilettes" m'a-t-il dit, et "Tout seul". Très bien.

Nous nous sommes dirigés vers les toilettes et je lui ai proposé de "garder le contact" le temps de cette opération, et que je n'intervienne qu'en fin de parcours pour m'assurer de la propreté de son postérieur.

Si je n'ai à aucun moment remis en question son droit à rester seul aux toilettes, c'est que moi-même, à un âge très tendre, j'éprouvais une terreur sans nom à l'idée non seulement de montrer mes fesses, mais également toute opération fécale à quiconque qui ne fut ma mère. Je compatissais donc et préférais respecter son intimité. 

Je restai derrière la porte, un petit magazine en main, attendant patiemment son appel au secours pour terminer l'opération fécale. Les minutes passaient, et l'appel ne venait pas. J'attendais. Puis je m'aventurai à lui demander:  "tout va bien?", enjoué, il me répondit: "oui!". "Tu attends le caca?" demandais-je, le moins intrusivement possible? "oui".

De peur que le "oui" ne fut automatique, je m'aventurais à tester: "tu veux que je vienne t'aider?" "non".

OK.

Après 15 minutes, il sortit. Rhabillé, après avoir, semblait-il géré sans le moindre problème tous les stades de l'opération.

Nous repartîmes à la conquête d'un nouveau pré pour ses chevaux imaginaires, et laissions les toilettes s'évanouir dans nos souvenirs.

Et puis ce fut mon tour. Je fus prise d'une envie naturelle, moi aussi. J'ouvris le couvercle de la cuvette et là... Elle débordait, enfin elle était sur le point de vomir, d'éructer comme un volcan... Je demandai à Django: "mais tu as rempli les toilettes de papier après avoir fait caca?". Sa réponse me désarma: "C'est pour donner à manger aux canards". Bien: il y avait une dizaine de rouleaux de papier en train de macérer dans l'eau des toilettes avec, pour agrémenter le tout, un liant d'excréments. J'étais en train d'hésiter entre hurler de colère, de rire, de désespoir, ou rester calme.

"Ce n'est pas grave, mais c'est très embêtant". (oui parce qu'à ce moment, je gardais le sens des proportions: il pourrait s'être cassé une dent, il y a des génocides dans le monde entier en ce moment même...). Juste après avoir prononcé ces quelques mots, je perçus dans ses yeux un soulagement profond: il était conscient du fait qu'il venait d'échapper aux remontrances les plus extrêmes de l'histoire de sa courte vie. 

J'avais opté pour le "rester calme" car en un éclair, outre le spectre infini des catastrophes évitées, je me souvenais de ma propension à conseiller aux gens d'être créatifs. Il fallait être un exemple: je ne peux pas me contenter de réagir de manière stéréotypée en déversant ma frustration sur ce petit. Non, je dois -et le défi est de taille- être plus créative que ne l'a été Django au moment de boucher les toilettes avec du papier pour nourrir des canards.


Je trouvais un sac en plastique dans la cuisine. M'inspirant des magazines hippiques de Django que je venais de feuilleter et où était décrite -photos à l'appui - la saillie d'une jument, je me servais du plastique comme d'un gant géant pour aller piocher les algues domestiques dans cette embouchure de fosse sceptique.

Django exultait. Il sautait, riait et faisait une sorte de danse tribale ou triomphale, ou les deux à la fois. Je me mettais à sa place et ressentais cette même exaltation (celle de voir la baby-sitter plonger sa main dans les toilettes, une moue de dégout à la figure et piochant... la récolte d'une journée d'aliments passés dans mon tube digestif...) mais je gardais un air grave et sérieux pour que, quand même, cet enfant ait quelques repères après cette grave mésaventure: "C'est très désagréable Django, tu ne dois plus jamais faire ça." (Le spectacle était au contraire tout à fait désopilant et hilarant, évidemment, mais je me disais... non, reste sérieuse, tu dois servir de référent!)

Je vidais un seau entier de papier mouillé et enduit d'excréments.  Django venait de passer un très bon moment.

Je sentais vaguement que ma conduite valait certainement pour ma cohérence personnelle, mais qu'elle manquait de pertinence pour montrer à Django les limites (ou quelque chose du genre...) et lui permettre de prendre le chemin d'un comportement social à peu près normal.

Je me suis demandée s'il y avait, pour élever un enfant une sorte de guide pratique, quelque chose auquel on eut pu se référer en moment de crise. [l'acception "crise" devant être entendue largement et non au sens strict comme j'ai tendance à le faire, ne considérant comme critique rien qui n'ait pas au moins la gravité d'un dommage corporel du 10ème degré ou d'un génocide...]

Voilà une légère inquiétude qui m'est apparue grâce à Django à l'heure où nous songeons très sérieusement à devenir parents...
J'écris souvent, presque tout le temps. Sous la douche, en marchant, et souvent dans mon lit, juste avant de m'endormir... chaque fois que je n'ai pas de quoi écrire, on peut en être sûr, je suis en train d'écrire. L'inconvénient -et cela n'arrive pas vraiment souvent - c'est quand j'ai de quoi écrire. Là je n'écris plus. Là je me tords, me noue, me délie, me vois, me lis, m'écrie et fuis.



ce que peut le corps


une vidéo que nous avons réalisée lors d'une session d'improvisation avec Grégoire Terrier, au Triage (Nanterre) ça devait être en 2010...
Une soirée à Stia pendant les journées mondiales du fer battu...

cirque et philo


                                                              I

Par l’un des détours de l’existence qui me firent un jour perdre pied, je trébuchais et me retrouvais employée à F... , dans un poste étrange que personne ne savait définir et qui se redéfinissait régulièrement, au gré des démissions et des prises de poste qui se succédaient à une cadence altière. Pendant quatre mois, je travaillai au « transit » d'un centre d’accueil pour demandeurs d’asile.
Lors de mon entretien d'embauche, j’avais été reçue par le directeur des ressources humaines et le directeur d’Ile-de-France de l'association. En parlant à mes amis de cet entretien, j’avais fait part de ma gêne face aux questions qui m’avaient été posées: – 
« Vous postulez à F..., quel est donc votre drame personnel ? » ou « De quoi vous sentez-vous coupable ? ». 
Mes diplômes en droit des réfugiés et mes expériences en cabinet d’avocats ayant été passés sous un silence opiniâtre, je m’aventurais à en parler pour « justifier » ma candidature. Je sentis immédiatement leur déception, leur impatience même face à ma réponse. La situation était la suivante : j’étais nécessairement coupable de quelque chose, l’entretien d’embauche devant permettre de déterminer quoi ; et par quelque transaction dont eux seuls avaient le secret, mon travail allait leur permettre de m’absoudre... 
Grâce à cette étonnante perspective, je compris qu’une formation en… tout – et surtout n’importe quoi - me préparait idéalement à leurs yeux à rédiger des recours en droit administratif, pourvu que j’eusse un bon petit drame personnel capable de rassasier leur besoin d’ascendance morale et leur soif de pornographie émotionnelle.
Lorsque je rapportais cet échange à mes amis les plus proches, j’avais tu– ma conscience me l’interdisait strictement- le fait que ces questions m’avaient été posées par deux nabots ventripotents. J'avais face à moi deux hommes dont le regard était fuyant, dont le mot vague et insinuant n’allait jamais au bout d’une idée, mais laissait l’auditeur se perdre en une multitude de possibles vagues et indéfinis, contenus dans de multiples sous-entendus… qu’évidemment je refusais de sous-entendre, n'ayant pas la moindre idée d'où aurait pu me faire atterrir ma supposée connivence avec l'un ou l'autre de ces sous-entendus.
Je sentais bien que si les temps avaient été autres, que nous nous étions retrouvés sur les arènes d’un cirque gallo-romain (toujours prévoir ce genre d’éventualités) les quelques gesticulations molles de leur glaive, aussi affûté fut-il ne m’auraient pas empêché de les faire rouler, l’un et l’autre au bord de l’arène par un coup de pied bien asséné. Et si l’instant d’après nous nous étions brusquement retrouvés sur le plateau télévisé des Chiffres et des lettres -encore une fois, on n’est jamais à l’abri de rien- je les aurais battus à plate couture dans les deux disciplines. Je sentais par ailleurs - ce qui était rare- que rien en eux n’avait le don d’éveiller mon respect ni ma considération… J’étais dans une situation déstabilisante : celle d’éprouver du mépris pour deux hommes dont j’aspirais à ce qu’ils devinssent mes supérieurs hiérarchiques. Ce simple constat aurait dû être un puissant dissuasif pour pousser plus avant ma candidature à ce poste. Malheureusement, je n’en récoltais pas les échos et me retrouvais embauchée.
(...)
Très rapidement, le détournement des fins de mon travail finit par avoir raison de moi. Je compris très vite que deux options s’offraient à moi: rester en vie et partir ou bien rester là et moisir.

 La fuite requérait un peu de temps, d’organisation. Les semaines suivantes furent donc éprouvantes. Je me sentais inextricablement à l’étroit dans les mots, dans les idées, dans les échanges qui m’entouraient. Chaque mur de mon bureau me faisait l’effet d’une grande camisole…  Dans les couloirs, j’avais envie de hurler, de peindre les murs à coups de lancers de seaux, de secouer mes supérieurs comme on le ferait d’épouvantails de paille, empêtrés dans ces amas amorphes qu’étaient devenus leurs corps, plongés comme ils étaient dans un immobilisme et une soumission aux évènements qui me faisait sortir de mes gonds.
La rébellion dans laquelle j’avais besoin de m’engager était profonde, la remise en question, le rejet de l’organisation qui m’employait était total, absolu, sans réserve. L’incompatibilité entre nous était de principe, philosophique, organique. Qu’à cela ne tienne. Je commencerais par une rébellion physique. C’est ainsi que je décidai de m’inscrire au cirque. 
                                                                        II
Le soir où j’arrivai au chapiteau pour la première fois, je fus bousculée par la vue de corps qui, de toutes parts, bondissaient, s’éjectaient du sol, balayaient l’air en suspension. La puissance et la souplesse giclaient de tous côtés. Je m’accroupis dans un coin pour mieux goûter au spectacle. La lumière du soir qui s’engouffrait par les ouvertures du chapiteau transperçait la poussière sans cesse remuée par les mouvements soudains des acrobates et de leurs ombres, ces longs acolytes allongés qui venaient ajouter leur grâce à ce vaste ballet. Les gloussements de paons errants au dehors et audiblement contents venaient à leur tour me transporter… 
Petit à petit, comme l’on apercevrait en y prêtant attention la partie immergée d’une plante aquatique dont on a admiré de loin la fleur flottante ;  je discernais l’audace, le courage, l’appétit sans bornes qui mettaient chacun de ces corps en mouvement. J'entrevoyais soudain la liberté, la joie dans les sauts et les rebondissements… l’extrême confiance des acrobates entre eux, eux qui mettaient leur vie entre les mains de leurs partenaires ; je contemplais la concentration et la précision portées à leur paroxysme.
Jamais je n’avais vu le corps humain et la vie s’affirmer avec autant de force, de joie, d’exubérance et de beauté.
Une évidence se présenta alors à moi : le cirque est au corps humain ce que la philosophie est à la pensée. La même rigueur, la même profondeur, la même recherche de justesse, de vérité s’y déploient… On ne ment pas au cirque: on fait, ou on ne fait pas. Pas de raccourcis, pas d’approximations, pas de rhétorique : les gestes purs épousent les lois physiques ou se heurtent à elles, rien n’y est inutile, rien n’y est accessoire ou ornemental.
Puis ce fut à mon tour de me mettre en mouvement. On m’invita alors à faire des roulades avant, des galipettes.
Ma déception de n’être invitée qu’à balbutier (je m'imaginais déjà faisant des saltos et des flips) ne m’empêcha pas de me heurter à toutes les limites possibles ; celles de mon propre corps, de mon ossature qui dépassait par endroits et se cognait au sol, de mes muscles inexistants ; mais aussi à celles que m’imposait ma peur. Je m’étais confortablement installée dans la vie, m’assoupissant sur "mes réussites" et "mes échecs", sur mes acquis. Le cirque m’éjectait brutalement de toutes mes habitudes de bipède… Et après quelques temps, il se mit à renverser mes idées, ma "pensée".

                                                                                   III 
                 Je décidai d’être assidue, et je me mis à aller sous le chapiteau plusieurs fois par semaine, et même les weekends. Bientôt, je rejoignis l’escadron de ceux qui s’essayaient aux flips et aux souplesses avant. (Malheureusement, mon assiduité – romancée ici et toute relative - ne me permit pas de transformer cette expérience pittoresque en acquis.) Un dimanche, alors que je faisais la queue pour m’essayer au flip-avant avec parade, je contemplais ceux qui me précédaient… Il  y avait, dans ce passage fulgurant du corps vers le vide et vers l’avant une subversion, un refus des choses telles qu’elles sont, un élan, un abandon total, mais contrôlé, car il fallait pouvoir se retrouver sur les mains. Alors que j’observais ceux devant moi avec l’attention et l’émotion d’une esthète en pleine contemplation, mon tour s’approchait et j’entendis le professeur vraisemblablement me dire : « allez on y va !! c’est pas de la philo !!! la seule manière d’y arriver, c’est d’y aller ! »
Je pris un instant pour faire taire mon émotion et réaliser que bientôt j'allais sauter et être tous ces élans de vie précédemment contemplés... Je me mis à courir... et fus soudain aspirée dans une sorte de halo… mes mains plongèrent, mon corps suivit une route, propulsé par des forces autant actionnées par les parades que par ma propre force de propulsion. Je fus saisie et retournée. Je venais de faire la découverte d’une sensation absolument nouvelle, de découvrir une nouvelle dimension. Je m’apprêtais naturellement à échafauder le compte-rendu de la portée métaphysique de cette expérience lorsque le prof hurla, « on tourne, allez une fois qu’on est passé on ne reste pas là planté comme une courge, on se remet en piste et on y retourne ! » J’enchaînais deux ou trois flips, sans avoir le temps d’anticiper, hébétée, sonnée et grisée par les sensations physiques qui résonnaient et ne semblaient pas s’émousser.
Puis vint le temps de faire la roue. La roue, j’ai étrangement toujours su la faire. Il y a des choses que le corps apprend sans que l'on sache trop comment… mais pour nous apprendre à vraiment la verticaliser, le prof nous proposa un exercice: nous allions faire la roue entre deux personnes suffisamment proches l'une de l'autre pour former un couloir humain. Il s'agissait d'être précis, très droits au moment de l'exécuter pour que notre roue "passe" et ne heurte personne au passage.
A mon grand étonnement, lorsque vint mon tour de passer entre les deux acrobates qui s'étaient constitués en couloir vivant, je m'effondrai comme un grand sac de grains mou avant même d'avoir essayé de passer entre eux. Horrifiée d’avoir perdu à peu près mon seul acquis en acrobatie, je tentais de faire la roue hors du couloir… Et  je retrouvais, intacte, ma roue. Je ré-essayais de passer entre les deux acrobates… et m’effondrais à nouveau.
Le prof s'arrêta devant moi, et m’observa un instant, me vit m’effondrer, me demanda de faire la roue sans les parades, que je fis avec une facilité confondante et me dit alors avec aplomb : « bah alors toi, va falloir que t’arrêtes de prendre les gens pour des cons. T’as peur de leur faire mal en passant entre eux, du coup tu passes pas ta roue : tu crois qu’ils vont attendre sans bouger de se faire assommer s'ils voient tes jambes leur arriver dessus ? Ils sont assez intelligents pour se décaler et ne pas se laisser frapper! donc maintenant tu arrêtes de les prendre pour des abrutis et tu passes. » Je fus abasourdie : Cet homme avait raison. J’avais voulu protéger mes parades, j’avais eu peur de leur envoyer mes jambes dans la tronche, j’avais eu peur de blesser quelqu’un…et le meilleur moyen que j'avais trouvé pour les "protéger" avait été de m'effondrer. C’est vrai, je n’avais pas supposé une seule seconde qu’ils aient une vie propre et indépendante de la mienne. Ils n’existaient que dans l'extension de mes mouvements, ils étaient un agencement de mes propres circonvolutions. Je pris conscience, en un éclair, de leur autonomie, et je mesurais ma présomption, mon nombrilisme, non seulement à cet instant précis, mais, je le soupçonnais, dans la conduite de ma vie entière. Je respirais une seconde, pour me remettre du vertige qu'avait provoqué cette prise de conscience, pour la laisser se répandre dans tout mon corps. J'invitai tout mon être à circonscrire ma responsabilité à ses limites, et à rendre à ceux qui m’entouraient leur souveraineté, leur intelligence, leur capacité à pourvoir à leur survie. Le couloir se reforma devant moi, il était bien trop serré à mon goût, mais j'acceptai de laisser chacune des parades sauver sa peau s'il le fallait. Je m'élançai, passai ma roue, aucun des deux gars qui faisait ma parade ne bougea.
J'étais au cirque.

Je venais de retourner l'un des rouages de ma personnalité; et bientôt c'est toute la charpente de ma vie qui semblait tanguer et menaçait de s'écrouler. J'étais au cirque. Je travaillais pour une organisation qui apportait son assistance à des demandeurs d'asile. J'étais au cirque et j'avais toujours rêvé de me déployer en danses et en chant dans la vie... mais par je ne sais quelle opération alambiquée de mon esprit, je passais l'intégralité de mes journées au cœur de l'angoisse et de la souffrance que représentait pour un demandeur d'asile le fait de se confronter à l'administration française. Depuis petite je voulais danser... mais alors me venait cette question impérative: "qui va poursuivre les criminels de guerre en cavale?" je voulais chanter mais alors surgissait cette question: "mais alors qui va se charger de faire rentrer les vaccins dans le domaine public et les rendre accessibles aux malades les plus pauvres?" Et jamais la danse ne trouvait sa place dans ma vie. Mais j'étais au cirque. Et mon corps, comme le révélateur d'une image latente venait de me faire soupçonner que peut-être que mon être entier était engagé dans un long effondrement que mon surinvestissement dans tout ce qui m'était extérieur et étranger entretenait. Mais pire, j'entretenais une condescendance, un manque d'estime insupportable envers les "faibles" ou les "victimes" qu'il me fallait "aider" (aide qui aurait pu être saine et concevable si je ne couvais par ailleurs l'ambition jamais avouée de donner à voir par la danse, de faire rire, et de chanter...) J'étais au cirque, et c'est au cirque, pendant un exercice de roue que je mesurais à quel point j'avais pu me perdre dans l'existence, me mentir en jonglant avec des principes et des valeurs abstraites qui niaient l'évidence de la vie, de l'envie, du plaisir d'être dans sa forme la plus simple. J'avais, par le faux sentiment de devoir aider les autres, organisé mon excuse suprême, ma fuite, mon leurre et déserté ma personne, la laissant à la merci d'un lent effondrement.
J'étais ce jour au cirque et c'est ce jour où j'ai commencé à me mouvoir en accord avec la vie, en accord avec ma vie. C'est ce jour, et c'est au cirque que j'ai commencé à danser.